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AVIGNON : FEU AUX PLANCHES À LA CASERNE DES POMPIERS

jeudi 26 juillet 2012 , 210 : visites , par Jean Lefevre

Chaque année, La Dépêche de l’Aube est à Avignon pour suivre les spectacles donnés par les compagnies de Champagne-Ardenne. Ces spectacles sont sélectionnés
par l’ORCCA (Office culturel régional) et représentés à la Caserne des Pompiers, lieu théâtral aménagé par la Région.

Dans la solitude des champs
de coton

C’est toujours un grand moment, le théâtre de Koltès, car
on sait qu’on va affronter un texte somptueux et nager
dans l’opacité du monde.
Bernard-Marie Koltès fut musicien et sa prose est symphonique.
Il a étudié Bach et son chant est cousu de fugues entremêlées,
indiscernables. Comme disent les intellos, il y a
plusieurs niveaux de lectures. Mais c’est la vie qui est faite
ainsi, de strates, de mélanges, d’oppositions. dans cette
pièce, s’affrontent deux personnages, à la symbolique
indécise : mâle/femelle, blanc/noir, vendeur/acheteur, dealer/
client, eau/feu, ombre et lumière (plutôt ombre dans ce
spectacle à demi-jour). quelle est la bonne lecture ? On peut
également monter la pièce dans une confrontation hétérosexuelle,
ou, si l’on songe à Koltès, homosexuelle [1].
Tout cela pourrait être charnel ou burlesque, érotique ou
social.

Koltès se prête à tout sauf à respecter sa langue et
sa musique, et mettre à danser ce texte dense, encore faut-il
que ce soit sur la corde raide d’un désir vertigineux. Car,
entre le dealer et l’acheteur, il y a toute une comédie de séduction,
une lutte pour faire accoucher l’autre de son désir
ou de l’objet du désir. « Et la seule frontière qui existe est
celle entre l’acheteur et le vendeur, mais incertaine, tous
deux possédant le désir et l’objet du désir, à la fois creux et
saillie, avec moins d’injustice encore qu’il y a à être mâle ou
femelle parmi les hommes ou les animaux ».**.
Deux personnages inséparables dans leur rivalité avec
plages de séduction, diplomatie, antagonisme, provocation…
L’un veut vendre, l’autre veut acheter mais il y a tout
le cérémonial compliqué qu’on trouve dans les pays arabes,
auquel il faut se plier, et puisqu’il s’agit de marché toute la
comédie capitaliste qui n’achète pas le travail, mais le temps
de travail pour mieux dominer le prolétaire. Maïeutique, dit
Marine Mane, le metteur en scène, qui va accoucher d’un
bel objet théâtral à défaut de conclusion. On est séduit par
ce spectacle étonnant qu’elle conduit avec deux acteurs magnifiques
Fabien Joubert et Clément Bresson. Le parcours
artistique de ces comédiens a été policé par l’étude et les
rencontres. Ils ont fréquenté la comédie de Reims ou Christian
Schiaretti et se sont confrontés à tout le répertoire qui
vaut.
marine mane a invité deux musiciens pour se joindre à ce
combat. Je n’apprécie pas toujours qu’on souligne les mots
avec des notes. Mais ici, j’entends la musique moins comme
un accompagnement du dialogue, que comme son exaspération.
Il y a même parfois une injonction à agir qui va audevant
du texte. C’est en tout cas, un vrai projet musical
mené à bien par des artistes talentueux, Uriel Barthélémi,
batteur et Simon drappier, contrebassiste. Tous deux créent
leur musique sur scène.
magie du théâtre grâce à cette langue espiègle, vivante,
charmeuse ! Grâce à cet échange des mots qui peuvent finir
par un échange de coups. Grâce à la plongée dans notre humaine solitude : la vie n’est-elle que cette recherche vaine
d’un objet de désir ? Ce maquillage incessant de nos faiblesses
 ? « Vous promenez votre cul derrière vous comme un
péché pour lequel vous avez du remords et vous vous tournez
dans tous les sens pour faire croire que votre cul n’existe
pas ». [2]
Le choix de ce spectacle monté entre autres par le Salmanazar
d’epernay et la Cie La Tramédie, fait honneur à l’ORCCA
et à la région Champagne-Ardenne.

HIMMELWEG
La strada est une compagnie troyenne qui travailla en résidence
à revin, puis vitry-le-françois où elle a produit
ce beau travail autour d’Himmelweg. ça méritait un passage
à la « Caserne ».

Himmelweg signifie le chemin du ciel. C’est le nom
qu’on donne à Terezin (Theresienstadt) à la rampe cimentée
qui mène aux fours crématoires. Car Terezin, en république
Tchèque, est un des nombreux camps d’extermination nazis
créés dès 1940. C’est là que mourut Robert desnos. Mais
les danois demandèrent en 1944 que la Croix-Rouge visite
ce camp. Pour étouffer les rumeurs de l’holocauste, les nazis
vont créer en quelques jours une vaste mise en scène. des
jardins sont plantés, des maisons repeintes, des activités culturelles
et sociales organisées. L’envoyé de l’institution humanitaire,
Maurice Rossel, fut absolument mystifié. [3] C’est
ce rôle que joue ici François Cancelli dans un long et émouvant
monologue introductif et c’est cette histoire que raconte
la pièce écrite par l’espagnol Juan Mayorga.

Après cette introduction, on plante le décor mystificateur  :
des enfants jouent à la toupie, un couple se chamaille, des
musiciens répètent, des marchands, des promeneurs vont
et viennent sur la place du village. Un faux maire fera visiter
les lieux. Il vantera en particulier l’horloge ancienne, merveille
de la technologie et de la durée allemande.
Tous ces acteurs qui échappent pour un temps à la mort, sont des Juifs plus ou moins volontaires que le commandant
du camp a dû convaincre. Les rôles sont délicats. Aussi bien
dans la réalité que dans la fiction. Il a fallu jongler à Terezin
entre acceptation et révolte. Il a fallu dans la pièce être le
comédien qui joue un rôle de comédien. C’est le redoublement
du paradoxe de diderot, ou son annulation.

Autre difficulté pour Catherine toussaint, metteur en
scène, remplacer un artiste malade.

Le choix s’est porté sur
Loïc Brabant, heureusement sachant rapidement prendre le
rythme du personnage de… metteur en scène au camp.
Puis, entre en scène, le commandant du camp. Portrait saisissant
d’un nazi, par cet acteur hors pair qu’est Jean Luc debatisse.
Il suffit qu’il apparaisse pour qu’on soit mis en
condition. Habituellement jovial, le personnage déborde là
de suffisance, de fausseté, d’intransigeance. On sait tout de
suite ce qui se trame et que tout cela ne sera qu’imposture.
Pourtant, il faudra beaucoup de finesse pour décider ces comédiens
amateurs à jouer et les transformer, à la porte de
la mort, en déportés satisfaits de leur sort. Il faut de la psychologie,
du moins de la fourberie. L’auteur et le metteur
en scène devront, là encore, mettre beaucoup d’intelligence
pour entraîner les enfants dans cette aventure, sept gosses
choisis dans une école d’Avignon et qui se sentent investis
d’une grande tâche.
allons, toute cette comédie n’est que réalité. à Terezin, le
délégué n’a rien vu. 6 millions de Juifs sont morts pendant
la guerre ; personne n’a rien vu. 4 millions de prisonniers soviétiques
sont exterminés, ni vu, ni connu. Les résistants de
toute l’europe sont abattus ou enfermés pour la mort lente ;
même cécité. On a parlé de responsabilité du peuple allemand.
Peut-être faut-il ajouter celle des dirigeants européens
subjugués par le comédien en chef Adolf Hitler qui
savait donner des poignées de main avant de la mettre sur
les peuples et leurs pays.
Le théâtre sert à sortir de tête et de terre la mémoire vite
endormie.

Aujourd’hui, il faudrait qu’il parle de Palestine,
de Syrie, et de bien d’autres violences. Catherine Toussaint
nous a aidés à y voir un peu plus clair. elle l’a fait avec son
talent habituel et sa grande sensibilité.
Lumières : Daniel Linard ; scénographie, costumes : Gingolph
Gateau. La Strada : 1bis av., Mal de Tassigny Troyes
03 25 83 28 22.

P.-S.

La dépêche de l’Aube N1192

Notes

[1Koltès est mort du sida à l’âge de 40 ans.

[2B.-M. Koltès

[3L’autre mystification moins connue, fut de créer 2 camps distincts
dont un ghetto réservé aux Prominenten (personnalités juives) qui ne
sont pas exterminées mais meurent de faim. Destinée à calmer là encore
les rumeurs internationales, cette « bonne » idée est du sinistre
Heydrich.

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